La déconstruction du judiciarisme, ça commence quand ?

Vendredi 3 février 19h30

« Sans avoir connaissance des termes de l’accusation ni, à plus forte raison, des suites qui pourraient lui être données, il lui fallait se remémorer toute sa vie, jusque dans les actes et les événements les plus infimes, puis l’exposer et enfin l’examiner sous tous ses aspects. »
F. Kafka, Le Procès

S’opposer à la Justice, en tant qu’institution, ainsi qu’à tout ce qui permet à cette machine à broyer de fonctionner, ses tribunaux, ses prisons, ses « peines alternatives », sa PJJ, ses JAP, sa psychiatrie de boucher, mais aussi à tous ceux qui la font vivre et agir, ses juges, ses procureurs, ses experts psychiatres, et bien sûr aussi à la police sur laquelle elle s’appuie, c’est une évidence pour tous ceux qui veulent en finir avec l’Etat et le capitalisme. Parce qu’elle est le pilier central de la défense de la propriété privée et des prérogatives de l’Etat, parce qu’elle sert les intérêts du capital, parce qu’elle menace directement tous ceux et toutes celles qui luttent, ou même simplement qui dévient de la voie royale de misère et d’obéissance qui est toute tracée. Mais entre révolutionnaires commencent les débats pour savoir si ce faisant on s’oppose à toute justice, toute prison, toute police, ou si c’est à celle de l’Etat actuel, et si on doit bien se résoudre à imaginer une utopie révolutionnaire avec une justice révolutionnaire, des prisons révolutionnaires, des experts psychiatres révolutionnaires, etc. On peut tout aussi bien remplacer « révolutionnaire » par « populaire » ou « du peuple ». A ce niveau-là, on peut dire que le débat est vite tranché, entre des conceptions autoritaires, qui s’opposent à l’Etat mais imaginent , que ce soit par pauvreté d’esprit ou par passion pour le pouvoir d’ailleurs, que des formes de justice et de coercitions ne peuvent que perdurer, et des conceptions anti autoritaires qui voient dans ces réinstitutions le début de la fin de toute émancipation. Le débat est vite tranché, certes. Mais il n’est pas forcément inutile de le raviver alors que certains révolutionnaires d’aujourd’hui continuent à rêver ouvertement d’une vraie Justice populaire avec ses bonnes prisons du peuple. De manière moins brutale, on retrouve aussi dans les aspirations à des formes de « justice alternative » trouvant bien souvent leur modèle dans des fantasmes de formes judiciaires passées, éloignées, voir « primitives », une manière de critiquer la Justice instituée comme n’étant pas la bonne justice, celle qu’on pourrait construire avec un peu de bonne volonté, une Justice vertueuse, enfin au service du Juste.
Ce que nous voudrions mettre en discussion est à un autre endroit de la réflexion sur le rapport au judiciaire, et ce que nous cherchons à couper à la racine, c’est bien le Juste lui-même, au-delà de critiquer ou de valoriser les formes anecdotiques de justice d’ici ou d’ailleurs. Quand nous parlons de « judiciarisme », nous cherchons à nous attaquer à tout ce qui judiciarise, à tous les niveaux de la vie, celui des institutions d’Etat, mais aussi dans les rapports familiaux, politiques, interpersonnels… Tout ce qui a aussi bien été intériorisé par les individus et qui se manifeste par des attitudes innocentistes ou (auto-)accusatrices. En effet considérer qu’il y a « judiciarisme », c’est considérer que l’institution judiciaire trimballe avec elle, au-delà de ce qui lui permet de fonctionner, une idéologie, un rapport au monde, qui, comme toutes les facettes du pouvoir qu’elle cherche à maintenir, se donne pour évident, presque naturel, et sert de miroir aux alouettes, ou de piège dans lequel tombent les révolutionnaires judiciaristes cités plus haut, qu’ils soient autoritaires ou anti autoritaires. Le judiciarisme, c’est cette idéologie intégrée qui considère que, quoiqu’on en pense, il y a des coupables et des innocents, qu’il est impossible de faire son deuil ou de réparer les conséquences d’un acte sans que quelqu’un soit condamné pour l’avoir commis, faisant même du procès une sorte de moment nécessaire du soin, et qu’en somme le fait de juger, de condamner et de punir sont des processus nécessaires à toute vie sociale. Le judiciarisme est par exemple très présent dans le rapport à l’éducation des enfants, avec la prévalence des vertus éducatrices de la récompense et de la punition. Il s’instaure même informellement dès lors que la régulation des conflits passe par l’établissement d’une culpabilité et la mise en œuvre d’une peine. Il pointe son nez dès qu’on se met à considérer qu’une justice serait apte à déterminer la vérité, comme en témoignent les comités « Vérité et justice pour » qui se sont succédés ces dernières années. Le judiciarisme est aussi un dispositif central de tous les systèmes moraux ou religieux, et si la justice de Dieu s’oppose à celle des hommes, il s’agit toujours de faire en sorte qu’une instance détienne le pouvoir de juger, de condamner et de punir. Que cette instance soit déifiée ou collective et autogérée, il s’agit toujours de valider qu’il y a besoin de juger, de condamner et de punir.
Mettre en discussion la question du judiciarisme c’est se demander comment aller au-delà du fameux « ni coupable ni innocent » et cesser réellement de réfléchir en termes d’innocence et de culpabilité. C’est identifier la place et le rôle du jugement et de la punition dans les rapports y compris extra-judiciaires, c’est aussi mesurer à quel point cesser d’intégrer ces principes comme naturels ouvre des perspectives émancipatrices que toute volonté de juger, de condamner et de punir referme immédiatement.

Programme de janvier à avril 2023

Tout le monde semble se demander si l’année 2023 va débuter avec un mouvement social contre la réforme des retraites. Les syndicats et tous les partis de gauche se demandent à quel point ils vont pouvoir encadrer et diriger ce qu’ils imaginent déjà comme un mouvement bien ficelé, bien joliment inoffensif et sous sédation profonde de manifs promenades de santé ; le gouvernement et sa police pro-active se demandent quel type d’outils répressifs il va falloir dégainer au plus tôt pour empêcher justement tout mouvement d’ampleur… Et toutes ces Cassandre se demandent, de droite comme de gauche, comment ils vont devoir négocier et dialoguer entre eux, pour, quoiqu’il arrive, nous maintenir au taf. On cherchera, ici et là, à être du côté de ce qui heureusement peut toujours déjouer les pronostics de ces vieilles Cassandre, à s’intéresser à tout ce qui naît ici et là à l’encontre d’une normalité balisée par le travail. C’est qu’à vingt ans comme à soixante, on a bien mieux à faire ! Alors, puisqu’on continue de faire le pari qu’une bibliothèque pour la Révolution peut être un lieu public où les uns et les autres contribuent aux interrogations et aux débordements de révoltes actuelles ou de mouvements, on souhaite que ce nouveau programme, de janvier jusqu’à avril, puisse contribuer à des luttes à venir. Il nous semble que les critiques anti autoritaires (qu’elles soient anarchistes ou communistes) peinent à se faire entendre, diffuser, approprier, en actes comme en paroles, dans les luttes et mouvements de ces dernières années en France. En proposant une première discussion du programme sur le thème de l’outil de communication Signal, sur l’auto-défense numérique et sur l’organisation (20/01/23), on espère contribuer ainsi à renouveler des interrogations quant aux pratiques militantes, et notamment quant aux pratiques de diffusion d’informations, de communication, et maintenant de « réseaux sociaux », qui sont loin de ne pas pouvoir être un instrument au service des autoritaires si on ne s’en préoccupe pas. Un détour par le passé permettra de réfléchir encore une fois aux luttes contre le léninisme au XXème siècle, en réfléchissant aux traces laissées par l’expérience de Nestor Makhno (17/03/23). Une brochure contre la recherche universitaire (à paraître) sera présentée et discutée à l’occasion de sa parution (21/04/23), ce qui sera l’occasion d’échanger autour de l’enjeu crucial d’autonomie des luttes vis-à-vis des institutions scientifiques et universitaire. On discutera aussi du « judiciarisme », cette fâcheuse tendance à penser le monde en termes de fautes, de culpabilités et surtout de punitions, que l’on retrouve jusque dans les milieux militants (03/02/23) afin de creuser nos ruptures avec la justice en tant qu’aspiration et non pas seulement comme institution. Cette discussion est en lien avec le format de discussion des démontages judiciaires, dont un aura lieu durant ce programme (24/03/23). Des permanences se tiendront tous les mardis de 14h à 16h, les curieux y sont les bienvenus pour emprunter, consulter des livres, brochures, revues, ou venir échanger, et, à partir du 22 janvier, nous commencerons (et ensuite un dimanche sur deux) des groupes de lecture sur les différents féminismes, à la recherche de subversion. Les ciné-clubs des lundis soirs reprennent aussi et seront l’occasion de se poser mille et unes questions pour remettre en cause normes, valeurs, morales, et religions.

Le pdf du programme est disponible ici

L’agenda est disponible

Signal, auto-défense numérique et organisation

Vendredi 20 janvier 19h30

Depuis maintenant quelques années, les milieux militants entre autres se sont saisis d’un nouvel « outil » considéré comme idéal pour résoudre des problèmes (éternels) de communication et de sécurité : « Signal ». Il s’agit d’une application sur téléphone permettant d’envoyer des messages, de faire des conversations de groupes tout en ayant un chiffrage du contenu envoyé. Le recours à cette application s’est notamment vu diffusé à travers diverses formations et brochures sur le thème de l’auto-défense numérique et s’est répandu comme une traînée de poudre dans les aires subversives, devenant aujourd’hui une quai obligation si l’on veut se mettre en lien avec des individus ou des groupes, ou participer à la plupart des initiatives.
Plutôt que de forger notre connaissance par l’expérience et par la lutte, les formations militantes sur l’auto-défense donnent un cours (qui, comme tout cours ayant trait à la surveillance et à la répression, aura toujours un caractère péremptoire et discutable par-rapport à la réalité des transformations des techniques policières), et peu de mauvais élèves se manifestent pour remettre en question un contenu qui devient une doxa de moins en moins discutable. Ne pas avoir installé Signal semble aujourd’hui aberrant lorsque l’on s’organise et l’application est vendue comme un « must have », un indispensable à l’organisation.
Pourtant comme n’importe quel outil technique qui prend ce genre de place et d’importance, depuis le temps que cet usage se diffuse, on peut remarquer qu’il induit le développement de formes d’organisations spécifiques, qu’on ne remet pas en question puisqu’elles émanent de la neutralité d’un outil qui semble adéquat et protecteur et s ‘impose comme nécessaire.
Tout ou presque passe par signal, allant même parfois jusqu’à remplacer les assemblées de luttes. Signal est devenu une sorte de réseau social militant, aux conversations pullulantes avec on-ne-sait-qui dedans… mais à coup sur des flics. Les sujets des luttes en cours sont discutés par Signal et les critiques virulentes ou les débats animés sont remplacés par des pouces sous des messages, un niveau encore en dessous des gauchistes mimant ainsi font les petites marionnettes pour approuver la parole de quelqu’un en assemblée. Mais c’est également l’information qui y circule ; les rendez-vous et réunions publics ou privés (cette distinction tendant dans cet usage de Signal à se confondre) disparaissent au profit de boucles Signal ; il devient préférable de s’envoyer des messages plutôt que de se confronter et de réfléchir ensemble si bien que par exemple certaines personnes qui donnent leur avis dans des groupes se permettent par exemple d’infléchir l’écriture d’un tract tout en n’ayant rien à voir avec la décision de l’écrire, ou en en comprenant pas le sens, voire en s’y opposant. On trouve le même genre de phénomène que dans les assemblées qui font voter bloqueurs et antibloqueurs pour prolonger ou nom l’occupation d’une fac : un démocratisme complètement idéologique vient remplacer et saboter l’auto-organisation. De plus le fonctionnement de cette application permet que des boucles plus restreintes se comportant de fait comme des bureaux politiques décident de ce qui sera diffusé dans des boucles plus larges, reproduisant les pires fonctionnement autoritaires sans aucun garde fou et avec l’alibi pratique de la sécurité et de l’efficacité.
Il est grand temps de réintérroger tout ce que charrient comme pratiques signal et plus largement les outils numériques et réseaux sociaux ! A quels besoins répondent-ils ? Comment faire en sorte qu’ils ne deviennent pas les outils de contrôle des autoritaires ? Comment saboter des prises de pouvoir online ? Mais, plus, largement, qu’avons-nous besoin de dire ou non via des messageries cryptées, qu’avons-nous besoin ou non de partager publiquement, pourquoi ? Ces questionnements de base sont vitaux pour ne pas faire d’un outil une fin en soi qui, par conséquent, finit par tout niveller : quand l’auto-défense numérique devient le but ultime, c’est l’émancipation de tous qui semble bien loin… Au fond, c’est une bien vieille question révolutionnaire, cruciale, qui se repose à nous : comment faire en sorte que certaines exigences d’efficacité ne prennent pas le pas de la critique permanente des mécanismes autoritaires ? Encore faut-il peut-être tout reprendre depuis le début : Signal est-il efficace, en quoi ?
Et enfin, parce qu’un peu de dérision dans les milieux militants fait toujours du bien : comment se défendre face à l’auto-défense numérique ?
C’est à partir de ces réflexions que nous vous proposons de discuter autour de l’utilisation de Signal, et des nouveaux modes d’organisations émergeant avec le numérique.

Innocents : The dreamers

Lundi 23 janvier 19h30

Bernardo Bertolucci – 2003
VOST (Royaume-Uni) – 116’

Paris, 1968, Isabelle et son frère jumeau Théo fréquentent régulièrement la Cinémathèque française tout comme Matthew, un étudiant américain réservé. C’est devant la Cinémathèque fermée lors des manifestations de protestation à la suite du renvoi de son directeur Henri Langlois qu’ils se rencontrent. Tous les trois passionnés de cinéma, tous les trois passionnés par eux-mêmes et leur rencontre, les jumeaux et Matthew vont vivre ensemble une aventure amicale et amoureuse intense, transgressive, malsaine, jusqu’à en oublier ce qui se passe dans la rue, jusqu’à ne plus pouvoir différencier son nombril, ses ressentis et le monde.

La Planète interdite

Lundi 6 février 19h30

Fred M. Wilcox – 1956
VOST (USA) – 98’

Dans un cadre de science fiction de type soap opera particulièrement réjouissant, ce film culte est avant tout l’histoire d’une transgression. En 2257, John Adams, dirige son vaisseau vers la planète Altaïr IV pour porter secours aux membres d’une expédition précédente disparus dix-neuf ans plus tôt avec leur vaisseau d’exploration, le Bellérophon. Alors que le vaisseau est en approche, le professeur Edward Morbius, ancien membre de l’expédition perdue, tente de dissuader fermement John Adams de se poser sur Altaïr IV : il n’a pas besoin d’aide et il ne pourra garantir la sécurité de l’équipage. Porté par son courage indiscernablement mêlé à une curiosité qui confine à l’ubris antique, John Adams décidera pourtant d’attérir sur la planète interdite. Si nous nous intéressons à ce film culte dont le scénario parcourt un lieu commun (l’épuipe qui part porter secours à une précédent équipe d’exploration disparue), sorti en pleine guerre froide, qui marquera et initiera bien des stéréotypes du genre, ce n’est pas seulement parce que c’est le premier film de science fiction en couleur et en cinémascope, ni parce que c’est aussi le premier film de science fiction dont la bande son, grandiose, utilise exclusivement des instruments électroniques (theremine, ring modulators, etc.), ni même pour l’esthétique géniale de son robot devenu lui même culte. Si ce film nous intéresse c’est avant tout parce que, deux ans à peine après la sortie du premier Godzilla, et 20 ans après King Kong auquel son affiche fait un clin d’oeil appuyé, on peut le voir aussi comme une première exploration du kaïju allégorie de l’inconscient, auquel l’univers fantastique donne vie, puissance et capacité incontrôlable de destruction. On peut citer le film Colossal qui explore aussi cet aspect du film de Kaïju, présent de manière beaucoup moins centrale dans les autres films d’un genre auquel La Planète interdite n’est pas ouvertement rattaché, entre autres parce que c’est surtout la science fiction qu’il a marqué. Le film, qui foisonne de références hétéroclites, de King Kong pour l’affiche aux mythes antiques (Bellerophone, la Gorgone, etc.) en passant par la Tempête de Shakespeare pour le scénario ou Jules Verne pour le mystérieux et tout puissant créateur de monde Edward Morbius, sorte de Capitaine Nemo de l’espace, est surtout porté par la mise en histoire des théories de l’école psychanalytiques de Jung, ce qui le relie aussi à Crisis Jung projeté il y a quelques temps à la bibliothèque. On passera donc 1h30 à explorer les méandres inconscients de la transgression, en compagnie de « the monster from the It », « le monstre venu du ça », comme le film lui-même le nomme…

The sorcerer

Lundi 13 février 19h30

William Friedkin – 1977
VOST (USA) – 121’

William Friedkin, réalisateur de L’exorciste, nous fait le plaisir en 1977 de remettre le couvert avec la sortie du très attendu…
Non non, aucun plaisir. Quatre ouvriers d’une raffinerie de pétrole doivent transporter de la nitroglycérine à bords de deux camions pourris à travers la jungle et les montagnes de l’Amérique du Sud sur plus de 300 kilomètres. Le climat, comme l’ambiance, est tropical, humide, oppressant, les conducteurs, comme nous, suent à grosse goutte. Chaque virage peut être le dernier avec à la clef suffisamment d’argent pour quitter le pays. Nous projetons ce film dans le cadre du cycle dédié aux road-movies, habituellement insufflants espoir et émancipation, mais ici peut-être des choses différentes, comme la rage et l’angoisse, toujours en défiant la vie et la mort dans une course effrayamment… lente.

Les diables

Lundi 6 mars 19h30

Ken Russell – 1971
VOST (Royaume-Uni) – 117’

Victime dès sa sortie des foudres de la critique, du public et des censures de tous pays, Les diables de Russell nous met face à une Bible de subversion religieuse dont les pages semblent avoir été trempées dans du LSD ; il nous met face à des images à double, triple voire quadruple sens, dont le kitsch chargé d’érotisme n’aurait pas déplu à Jérôme Bosch, maître des tableaux à clefs ; il nous offre le spectacle hallucinant d’une cité de Dieu flamboyante d’hérésie frénétique et carnavalesque. Jusqu’alors, le goût du scandale qui aiguillonnait Ken Russell n’avait produit que des documentaires peu intéressants ou des films à demi bâclés faute de financements qui lui eussent permis de le satisfaire jusqu’au bout. Le bouillonnement de la fin des années 60 lui ouvrit la voie d’un premier succès (Love) et le financement de plusieurs autres films sortis durant la même année de grâce 1971, dont celui qui nous intéresse.
Les Diables (qui sera projeté dans sa version non-censurée) retrace un fait divers qui agita une France du XVIIème siècle déchirée par les guerres de religion. Urbain Grandier, l’abbé libertin de Loudun, prétend protéger ses ouailles des hérésies qui contaminent l’Europe chrétienne. L’inquisition envoyée par le cardinal Richelieu découvre rapidement ce qu’il en est en interrogeant Jeanne des Anges, mère supérieure du couvent des Ursulines, qui avoue être possédée par l’abbé. Mais là où les inquisiteurs s’attendent à ce qu’elle sombre dans les méandres de la pénitence auto-mortificatoire en acceptant leur sentence, c’est le contraire qui se produit, le désir que Jeanne éprouve pour l’abbé ayant été exacerbé sous la torture. La chape de plomb religieuse s’effondre alors chez les nonnes qui s’adonnent à des orgies spectaculaires ; bientôt, c’est toute la ville de Loudun qui est libérée des carcans religieux, ses habitants réalisant au grand jour dans la cité aux murailles blanches les désirs qu’ils laissaient inassouvis ou ne réalisaient honteusement qu’à la faveur de la nuit, à l’ombre des églises. Mais ce qui se présente pour Richelieu comme un cas de possession collective par le diable et son lieutenant Grandier ne saurait rester longtemps impuni…

Entre théorie et intervention, regard sur l’épisode révolutionnaire de la Makhnovtchina

Vendredi 17 mars 19h30

Aux Fleurs Arctiques nous nous sommes intéressés à plusieurs reprises à la Révolution bolchevique de 1917, c’est à dire à la prise du pouvoir en Russie par Lénine et son parti, et bien plus encore aux insubordinations et révoltes nombreuses et violentes qui ont eu lieu à l’encontre du parti communiste, et à leur répression. Nous pensons qu’il est important et utile de réfléchir collectivement à ce moment complexe de l’histoire des luttes, afin de mieux le comprendre et d’être ainsi capable d’en tirer des leçons au présent, au sein des luttes actuelles. Entre insubordinations, mouvements massifs ou marginaux, récupération et répression léninistes, espoirs et déceptions, cette période revêt mille facettes et les manières de s’y intéresser sont multiples ; c’est aussi bien un épisode qui a fait couler beaucoup d’encre chez les anarchistes, les communistes, autoritaires ou antiautoritaires, et les socdems.
Nous nous sommes déjà intéressés à la question de la possibilité de mettre en œuvre une perspective anti-autoritaire en période révolutionnaire par le biais de l’expérience que Victor Serge a laissé à la postérité des mouvements révolutionnaires. Cette fois-ci, nous allons en discuter à partir de l’intervention de Nestor Makhno, un anarchiste bien connu qui a été le meneur d’une armée en Ukraine qui au départ soutenait les bolchéviques contre les Blancs, avant qu’ils n’aient pressentis en eux les ennemis de demain et se soient mis à combattre contre eux. Plutôt que de sa vie privée ou de son iconographie, de son allure de révolutionnaire ou de son regard perçants, c’est bien de son intervention et de celle de ses compagnons et soldats dont il s’agira de parler, intervention qui ne pourrait se résumer en une phrase ou un dogme puisqu’elle a été changeante, parfois contradictoire, mais toujours dans une perspective révolutionnaire interventionniste. Avec la fin de sa vie, en France, s’intéresser à Makhno sera aussi une manière d’aborder ensemble les débats de l’époque qui n’ont pas rien à voir avec ceux de la nôtre, entre plateformisme et synthèse, refus de la forme d’organisation « parti » ou non, anarcho-léninisme et anarchisme anti-autoritaire, et bien d’autres encore.
Et puisque nous ne sommes résolument pas des historiens, ce détour par le passé lors d’une discussion publique nous permettra aussi de travailler ces autres questionnements, plus larges, qui circulent à la bibliothèque et ailleurs : comment nous rapportons-nous, dans une perspective militante et non pas historienne, à l’Histoire, et donc à des révolutionnaires du siècle dernier comme Makhno ?

Saint Maud

Lundi 20 mars 19h30

Rose Glass – 2019
VOST (Royaume-Uni) – 83’

Saint Maud est une étude de cas brutale, qui donne un accès à la psychologie du personnage principal, sur la question épineuse de la foi, ici chrétienne, absolutiste et fanatique, ainsi que ses effets sur la santé mentale. Ou lorsqu’une auxiliaire de vie se décide, plutôt que d’accompagner avec douceur la mort d’une danseuse/chorégraphe (qui a vécu et vit encore librement ses désirs malgré qu’elle se trouve en phase terminale), à prendre en charge son salut, ceci malgré son passé de pécheresse et l’activité déterminée des forces du mal, objectivées en permanence par le personnage principal. C’est ici le mysticisme chrétien, cette relation vécue comme personnelle par tant de personnes à travers le monde avec des êtres fictifs comme Jésus, Marie, ici Marie-Madeleine, etc. qui sont directement questionnés. Ou comment la religion n’a besoin d’aucune matérialité pour laisser ses ouailles se faire réellement posséder par des démons. Traumatisme et psychose, foi et condamnation, grâce, transcendance, extase et prédation, et un film terrible et bouleversant, qui pourrait aussi bien être une interprétation complètement hostile à l’Église catholique de la Transverbération de Thérèse D’avila.

Perfect Blue

Lundi 3 avril 19h30

Satoshi Kon – 1997
VOST (Japon) – 81’

Mima, une chanteuse de pop et idole japonaise décide de quitter son groupe afin de se lancer dans le cinéma, un choix complexe puisque sa personnalité de pop-star est plus qu’appréciée et cette transformation de carrière va grandement décevoir une partie de sa fanbase. C’est donc pleine de doute qu’elle commence à jouer dans une série. Mais un inconnu se faisant passer pour elle alimente un mystérieux site internet qui décrit la moindre de ses angoisses, mais aussi ses faits et gestes, de plus un colis piégé lui est envoyé durant un tournage, une succession d’action malveillantes qui vont la pousser dans une paranoïa hallucinatoire.
Ce thriller de Satoshi Kon nous invite à une réflexion sur le rapport aux célébrités qui se trouve totalement transformé par internet et les réseaux sociaux, sur le harcèlement de cours de récré qui se poursuit mais dans l’anonymat et à une échelle industrielle, sur les gens qui vendent leur image jusqu’à en crever comme d’autres vendent leur force de travail. Un questionnement traversé par l’image et la projection que l’on se fait de ceux qui vendent leur image et qui se retrouvent projetés.