Ci-gît la camaraderie ?

Camarades, comparsettes et compagnons, dans quel état se retrouve actuellement ce qu’on voudrait pouvoir encore appeler la camaraderie ? Si on était dans un clip marketing d’écologie politique pour culpabiliser quelques minutes un panel savamment choisi de spectateurs, on pourrait dire : dans quel état allons nous laisser, non pas « la planète », mais bien plutôt les milieux subversifs et l’hypothèse révolutionnaire ?

L’heure nous semble assez grave pour proposer à la discussion une sorte de perplexité, d’inquiétude qui nous prend quand nous nous représentons la configuration actuelle des milieux militants, seulement capables de renvoyer chacun à sa petite bande, aussi bien face à la réaction qui se répand que face aux aléas répressifs inévitables de l’intervention quelle qu’en soit la forme, là où il y aurait bien plutôt un besoin urgent de cette consistance et cette confiance qui seules peuvent ouvrir nos marges de manœuvres. Il ne s’agit pas de réagir à un événement particulièrement scandaleux (et pourtant les exemples ne manquent pas…), mais de partager le sentiment diffus et persistant d’une lente mais vertigineuse perte de consistance, voire de décomposition des milieux « anars », « autonomes », « subversifs », alors même que tout le monde semble préoccupé à « composer » à qui mieux mieux.

Quand c’est l’idéologie de la composition qui triomphe dans les espaces d’organisation, c’est-à-dire qu’on conçoit l’organisation collective comme un simple agrégat de différents groupes avec chacun leurs intérêts propres et spécifiques qui doivent juste trouver un point minimal sur lequel s’entendre, comment alors créer une émulation collective vers des objectifs communs qui dépassent ces logiques de groupe ?

Quand à l’intérieur même de chaque groupe, chacun se représente en train de composer avec les autres sur ces mêmes bases délétères, toujours dans la défiance, comme dans une organisation trotskyste mais à l’échelle individuelle, comment alors se fier à ce qui en sort comme proposition politique et pratique ?

Quand un ethos misérabiliste et sur-angoissé règne en permanence dès lors que la répression menace de pointer son nez (c’est à dire finalement à peu près dès qu’une forme d’intervention même minimale est envisagée), comment alors espérer être à la hauteur de la situation face à l’État et au Capital ?

Quand ce sont le plus souvent les avocats qui se retrouvent à poser les limites des modes d’action dans les milieux « autonomes », et que tout le monde s’y soumet sans piper mot, comment alors penser qu’une défense collective dans l’intérêt des militants réprimés pourrait s’organiser  ?

Quand règne un climat de suspicion généralisée dans les espaces collectifs, où tous ceux qui, contrairement à la tendance à la déresponsabilisation actuelle, mettent la main à la pâte dans l’organisation peuvent ensuite se faire accuser « d’envoyer des gens en GAV », comment alors ne serait-ce qu’envisager l’organisation et l’action, sans craindre d’être exposé à la répression ou à la justice interne au « milieu » (qui intéresse particulièrement la justice de l’État) ?

Quand les standards de sécurité consistent à faire confiance à Signal pour ne pas être accessible à la surveillance policière, alors même qu’il n’y a aucune visibilité sur qui est inscrit sur ces groupes, comme si ce n’était pas une affaire collective de se préserver d’une prévisible présence policière (beaucoup plus simple d’ailleurs pour les flics qui peuvent désormais être quasiment en tant qu’eux-mêmes dans les discussions), comment installer et pérenniser la confiance dans les processus d’élaboration collective ?

Quand les intérêts particuliers relatifs à la petite vie de chacun et le libéralisme triomphent, face à l’action, l’engagement mais aussi face à la répression (« ça va être chaud de venir à l’action là car j’ai un verre ce soir avec les potes », « j’ai parlé en GAV mais en même temps sinon j’allais peut-être rester encore 24h de plus ! »), comment encore avoir confiance dans celui ou celle qui se trouve à nos côtés ?

Quand ce sont les bruits de couloir, les rumeurs, la mondanité, qui règlent les rapports humains et la participation dans les espaces de lutte (qui décide de qui va à telle action, à telle AG, qui partage quelle initiative, ou de qui les évite car il y a des gens dont la tête ne leur reviennent pas) au lieu des perspectives énoncées par ces espaces, comment alors pouvons-nous encore avoir l’espoir de former des mouvements, des mobilisations collectives basées sur l’association libre des uns et des autres en fonction de leurs désirs et de leurs perspectives ?

Quand les désaccords politiques et les différences de perspectives, sont évitées lâchement, balayées d’un revers de main comme des « embrouilles de milieu » ou des futilités, ou alors exprimées à la va-vite sur des conversations « cryptées » par d’obscurs pseudos sans pouvoir savoir qui est derrière le compte, comment alors pouvons-nous encore faire confiance à l’intelligence et à la discussion collective, faite de moments d’échanges, avec leur lot de compréhensions et de désaccords, qu’il faut bien traverser pour que s’inventent propositions et pratiques qui chacun nous dépassent ?

Quand la camaraderie se perd et que la lutte ne ressemble plus à un mouvement collectif mais à une réunion d’individualités ou de groupes fiers de leur chapelle pré fabriquée, et ne manifestant plus aucun désir d’être transformés par et dans la lutte, et plus encore, quand on dirait que chacun utilise une grande partie de son énergie à s’y opposer, comment alors envisager la possibilité d’autres rapports humains dans et par la lutte, bien loin de ceux que nous connaissons dans le morne monde du Capital et de l’État ?

Camarades, comparsettes et compagnons, si nous proposons cette discussion, c’est parce que nous aspirons à retrouver la possibilité d’une confiance au-delà des milieux déjà constitués et désormais exsangues et imbus de leur pré carré, d’une camaraderie qui permette au delà des désaccords qui y auraient bien sûr leur place, de savoir se tenir ensemble pour attaquer l’État et le Capital, comme il semble bon à chacun, mais avec la certitude que face à l’État, aucune dissociation et aucun abandon n’est tolérable. Comprendre comment on en est arrivé là est peut-être un premier pas pour y arriver.

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