Vendredi 13 mars – 19h30
Dans la lutte pour la révolution sociale, il paraît essentiel de se poser la question de sa continuation face aux multiples difficultés, embûches ou nécessités qui peuvent se trouver sur le chemin de ceux qui luttent. La répression et la surveillance, car elles ont pour but de casser l’élan de lutte, d’individualiser ceux qui sont ciblés, d’apprendre la peur aux autres, est un sujet primordial à traiter. Le jonglage et l’accommodement quotidien avec les problématiques que tout individu dans ce monde connaît (le fric, l’obligation de travailler ou de pointer à France Travail, la santé…) sont autant de choses dont il faut s’occuper individuellement et collectivement, et qu’il ne faut pas balayer d’un revers de main. Mais que ce soit pour la répression ou les autres sujets ici nommés, il faut être clair sur le fait de savoir si le but est de se donner les moyens de continuer à lutter ou pas car la préservation maximale de soit, c’est presque toujours ne pas lutter.
Or, depuis quelques temps, dans le sillage de l’éthique du care et du safe (des sujets déjà abordés à la bibliothèque – Le care, nid d’espion), l’éthique de l’économie de soi est à la mode. Les dangers du « burn-out militant » guettent chaque individu très vaguement engagé et le sujet est aussi tendance sur les étals de librairie de gauche que dans les espaces militants (dans un sens très large). Dernièrement, un livre écrit par Simon Cottin-Marx et Helene Balazar, Burn-out militant – Comment s’engager sans se cramer ?, se donne pour but de donner le recette pour « éviter la surchauffe », et ce, « même s’il y a urgence ». Il semble d’ailleurs plus particulièrement s’adresser aux organisations et aux associations. Cela n’a rien d’étonnant : organisations et associations humanitaires sont gérées comme des entreprises. L’économie de soi est, c’est dans le nom, une économie. Un moyen de gestion de la main-d’œuvre, qu’elle soit payée ou bénévole. Pour les orgas ou les assos, l’économie de soi devient l’économie des autres. Savoir ne pas cramer la main d’œuvre pour continuer à en retirer du travail. On peut ainsi comprendre qu’il y a lieu de faire un « burn-out militant » quand on bosse pour un parti, un syndicat ou une asso, qui ne nous traite que comme un rouage dans une machine qui a pour seul but son auto-préservation, comme on comprends qu’il y ait des burn-out au taff, c’est-à-dire un épuisement physique et psychique dû à l’exploitation.
Ces positions ressemblent bien à tout ce que fait la gauche, c’est-à-dire pacifier, tronquer et édulcorer, dans l’engagement ou dans la critique. Contre le capitalisme « néolibéral », il faudrait un capitalisme à visage humain, contre une police « ultra-violente » il faudrait une police de proximité et compréhensive, contre des prisons « inhumaines » il faudrait des prisons bien entretenues etc. Et pour la lutte, la radicalité n’a pas lieu d’être, il faut des luttes raisonnées, où les militants gèrent leur engagement et leur temps avec parcimonie et l’optimisent comme un entrepreneur gère son planning entre travail, famille et hobbys. Pour être biensûr que jamais rien ne change.
On pourrait alors penser que les espaces de lutte à prétentions subversives sont imperméables à ce genre de logique gestionnaire et de technique de soi et des autres, les gens ne luttant pas forcément pour une orga surplombante mais autant pour leurs conditions à eux que celle des autres. Que nenni, foin de tout cela ! Ici et là on entends les maximes de ceux qui, pour justifier leur propre inaction et leur propre lâcheté, ou par calcul politique et visées pacificatrices, entendent convaincre les autres qu’il faut « se préserver », « ne pas trop s’engager », « savoir prendre du temps pour soi ». Cette économie du bien-être a toute sa place dans le management « horizontal » de gauche issu de la Silicon Valley avec ses salles de pause ludiques et leurs séances de micro-napping, à la Biocoop du coin, chez les Verts ou encore dans les start-ups alternos comme les Soulèvements de la Terre mais que vient-elle faire chez les radicaux, à part saborder les élans de lutte ? Cette rengaine de l’économie de soi semble expliquer en partie ou à minima aggraver l’actuelle et désolante désertion des espaces de luttes, le libéralisme qui s’y développe et le manque d’offensivité et de vivacité dans les mouvements sociaux : par celle-ci, on enjoint les gens à ne pas s’engager radicalement car mieux vaut être vraiment sur de ne pas bouleverser radicalement son quotidien (en réalité, bouleverser son quotidien, n’est-ce pas tout ce que l’on souhaite aussi quand on lutte pour la révolution ?).
Comment en est-on arrivé à l’idée que faire une GAV, même se passant relativement « bien » c’est-à-dire sans complications additionnelles au fait d’être enfermé pendant 24-48h, interrogé et obligé de traiter avec des flics dans un comico, serait un risque que l’on ne peut en aucun cas être prêt à prendre ? Comment en est-on arrivé à l’idée que participer à une action, aller en AG, faire une réunion pour écrire un texte, aller au tribunal ou devant un comico pour soutenir des camarades est un sacrifice si grand qu’on doit ensuite se reposer pendant 2 semaines et déserter tout espace de lutte ?
Pour faire tomber le capitalisme et l’Etat, pour ne serait-ce qu’envisager la rupture radicale avec ce monde, comment pourrait-on faire autrement que de balayer la gestion raisonnée de notre existence qui ressemble tant à ce que le capitalisme veut de nous, et désirer ici et maintenant la transformation radicale de nos vies dans et par la lutte en même temps que celle de tout ce qui nous entoure ?
