Vendredi 10 avril – 19h30
On souhaiterait prendre le temps de réfléchir aux implications d’un récent arrêt de cassation qui est passé aussi inaperçu qu’un fait divers peu médiatisé. Cet arrêt de cassation, qui désormais pourrait donc faire jurisprudence, a entériné le 15 octobre en France la condamnation d’une médecin à payer près de 300 000 euros d’indemnités aux parents d’un enfant dont elle n’avait pas diagnostiqué par erreur médicale la trisomie 21 durant la grossesse de la mère. La Cour de cassation a estimé que « le préjudice des parents ouvrant droit à réparation (…) peut inclure des pertes de gains professionnels et une incidence professionnelle lorsqu’ils se trouvent contraints, pour prendre en charge leur enfant handicapé, de cesser ou modifier leur activité professionnelle ». La somme d’argent correspond en effet en partie au « coût » évalué de la naissance de l’enfant trisomique en termes de perte de gains professionnels, les parents ayant dû réduire leur temps de travail… alors que, raisonnement rétroactif mêlant la prédiction passée non faite oblige, si le diagnostic de trisomie 21 avait été fait avant la naissance, la mère aurait pu décider d’avorter jusqu’au terme. L’enfant-coût aurait pu ne pas naître, et, pas vraiment implicitement, c’est la situation que la Cassation, donc la nouvelle norme sociale, juge « idéale », puisque sa non réalisation est de l’ordre du préjudice fait aux parents…
Alors qu’il nous semble déjà important que les révolutionnaires et libertaires ne laissent pas la question de l’eugénisme de la trisomie n’être traitée que par les cathos tradis (tout comme la question de l’euthanasie dont nous avons déjà eu l’occasion de débattre à la bibliothèque), il nous semble encore plus urgent de réfléchir à ce que la validation de la judiciarisation de la pénalisation des diagnostics de médecine et de la prédictibilité médicale change à nos vies, aux rapports au handicap, à la santé, ainsi qu’aux rapports familiaux qui peuvent se faire l’écho de la triste normalité. En plus d’y réfléchir, on aimerait évidemment se demander comment lutter sur ce terrain, pour que la naissance d’un enfant handicapé soit une occasion de se révolter contre ce monde qui rend la vie plus que pénible à tous les anormaux, et non une occasion de recourir à toujours plus de justice, toujours plus d’encadrement, de législation et de déploiement de logiques eugénistes.
